De la morphine pour les éleveurs laitiers français?

Je lis aujourd’hui que les coopératives laitières demandent des aides à Bruxelles pour que les éleveurs laitiers baissent leur production.

http://www.usinenouvelle.com/article/les-cooperatives-laitieres-souhaitent-que-bruxelles-aide-les-eleveurs-a-baisser-leur-production.N388109#xtor=EPR-420&email=f.girard@tft-earth.org

Je suis toujours surpris de voir ce genre de message émaner de l’industrie. Mais là je trouve que c’est un comble : ce sont les coopératives elles-mêmes, qui sont quand même censées représenter les producteurs de lait qui viennent demander des aides pour  produire moins. Produire moins pour gagner moins.

En parallèle, un autre message, contradictoire, va à ces mêmes producteurs de lait : « il faut  s’agrandir », « investir dans  des fermes plus grandes, plus performantes, plus modernes », « avoir des fermes qui produisent plus » pour baisser les coûts de production et rester compétitifs face à un prix du lait qui s’effondre. Et cela va très bien aux coopératives laitières qui en réalité, sont devenues ces vingt dernières années de véritables industriels avant tout : une collecte plus facile (moins de points de collecte, une qualité plus facile à gérer, moins de coûts de transport).

Les coopératives françaises sont donc ni plus ni moins en train de demander à Bruxelles d’accompagner la fin de vie des producteurs laitiers français pour leur éviter une mort trop brutale et trop douloureuse, mort qui par ailleurs a déjà été actée. De la morphine en quelque sorte comme on en donne aux malades du cancer en phase terminale.

Dans tout cela, malheureusement, on ne parle jamais du consommateur. Le prix du lait n’a pas changé en rayon et même s’il a diminué de 5 à 10 centimes, les consommateurs ne s’en sont pas aperçu. Alors Quelle qualité de lait celui-ci veut-il ? Quel lait veut-on que nos enfants boivent ? Un lait importé, trait de vaches en surproduction dont l’espérance de vie ne dépasse pas 5 ans et nourries au soja OGM cultivé au détriment de la forêt amazonienne ? Un lait provenant de fermes usines et qui porte toute la souffrance de ces bêtes ? Ces questions sont importantes et ne sont pas seulement des questions que se posent les écologistes, les activistes de la cause animale ou les altermondialistes. Ces questions préoccupent aujourd’hui toute la population qui a besoin de retrouver confiance en ceux qui la nourrissent.

La chaine de valeur d’une matière première comme le lait est un système complexe. C’est un système vivant, en lien avec des marchés instables et globalisé, du vivant, de la diversité, beaucoup d’humain.  Un système qui change vite et souvent de manière peu prévisible. On ne peut donc pas le piloter comme un système simple en ajustant l’une ou l’autre des variables comme cela est actuellement pratiqué. Les systèmes complexes réagissent à des impulsions liées à une vision forte, des tests concluants et des transformations ponctuelles mais profondes.

IMG_2908

Pour m’être intéressé de près à la chaîne du lait, je réalise que c’est en produisant mieux et différemment qu’on crée le plus de valeur pour toute la chaîne. Typiquement, un lait produit à l’herbe (aliment naturel du ruminant bovin ne l’oublions pas) permet à l’agriculteur de vivre mieux et d’être plus résilient (moins de coûts et plus d’autonomie), permet à l’animal de mieux vivre et produire un lait de qualité (meilleure alimentation et santé) et permet au final au consommateur de consommer un lait de meilleure qualité nutritionnelle. Indirectement, on aura aussi des vaches qui produisent un peu moins car elles ne sont pas poussées à l’extrême.

La difficulté réside dans l’énorme transition à effectuer à plusieurs niveaux :

  • A l’échelle des distributeurs, devenir capable de valoriser le lait produit localement, de qualité et avec une alimentation à base d’herbe. Cela veut dire travailler avec les industries et les logisticiens pour adapter la supply chain. Potentiellement « décommoditiser » le prix du lait et passer des accords avec l’amont pour un approvisionnement de long terme.
  • A l’échelle des producteurs, faire la transition d’un système ultra productiviste où l’éleveur est le technicien-ouvrier d’un système de production pensé pour lui par d’autres, vers un système moins intensif où l’éleveur est véritablement un gestionnaire de son patrimoine naturel, apportant innovation, diversité et savoir-faire dans un système pensé par lui et pour lui.

Je propose donc que les fonds demandés à Bruxelles ne soient pas utilisés pour acheter de la morphine (des aides financières directes aux producteurs en difficulté pour renflouer une trésorerie exsangue) mais qu’ils soient plutôt utilisés pour appuyer une transition intelligente, orchestrée par les trio distribution-industrie-agriculteurs disposés à faire évoluer leur filière vers plus de résilience, de qualité et de création de valeur partagée. De bons exemples sont d’ailleurs en train de naître dans différents endroits en France, en Normandie par exemple. Il faut les soutenir !

Bastien Sachet