L’ambition de Rurality

Je me demande quand l’agriculture sera rebaptisée « industrie du vivant ». Ce n’est peut-être qu’une question de quelques petites années, car, lorsque je contemple son évolution dans le monde ces dernières années, il me semble que ce soit ce à quoi elle soit condamnée à devenir : économies d’échelle, rationalisation des coûts, standardisation… pour peu, on se prendrait à trouver belle une ferme totalement propre, automatisée, aseptisée avec des vaches toutes identiques, gérées par ordinateur par des opérateurs agricoles faisant « des quarts », comme dans une usine automobile… Certaines disciplines scientifiques comme la chimie, les mathématiques et l’économie semblent avoir gagné une importance surdimensionnée dans l’agriculture. Ceux qui les manipulent au quotidien – les « experts » – nous démontrent par la logique qu’il n’y a qu’une solution pour l’agriculture : uniformiser, réduire les coûts, développer des économies d’échelle, automatiser…Cela fait déjà un moment que cette dynamique est à l’œuvre et il nous paraît presque normal aujourd’hui de voir des dizaines de milliers de poules s’entasser dans des hangars où elles ne voient pas le jour, des porcs élevés pour 95% d’entre eux sur des caillebotis et les vaches être toutes des « noires et blanches » dans nos campagnes car c’est la race qui produit le plus et dont le choix s’impose « naturellement » aux producteurs laitiers. Les formes les plus traditionnelles d’élevage sont devenues « premium », un peu comme le sur mesure ou l’artisanal coûte plus cher car il n’est pas produit à la chaîne.

En attendant, les agriculteurs sont baladés. De politique en politique, ils survivent en suivant les paiements de la PAC et sont le terrain de jeu de l’agro-business qui s’enrichit sur leur dos et les encourage à s’endetter pour créer des fermes de plus en plus industrielles. Le nombre d’agriculteurs en parallèle ne cesse de diminuer, le nombre de suicides d’augmenter, les problèmes de santé publique et d’environnement, de s’aggraver (algues vertes etc…). Quant à la résilience (capacité d’un système à s’adapter aux changements) de cette agriculture, elle est très faible : il suffit que le prix du soja monte pour que toute la filière viande et lait souffrent, tant elles sont devenues dépendantes à cette protéine importée du Brésil et des Etats Unis.

De plus, il semble que, plus le modèle agricole se libéralise, plus l’agriculture soit contrainte à la métamorphose industrielle. Cela s’observe aussi dans tous les pays émergents. Il serait faux de croire que le mal est national ou européen. Cette évolution est mondiale.

S’agit-il alors de rejeter en bloc l’économie de marché, et la mondialisation? Facile à faire… sur le papier uniquement. Dans une planète ou les pays sont de plus en plus interdépendants, de plus en plus reliés et de plus en plus communicants, elles sont une réalité qu’il serait utopique de penser pouvoir rejeter en bloc. D’autant plus que l’économie de marché et la mondialisation ont contribué à démocratiser l’accès à une alimentation plus complète et à meilleur coût ce à quoi aspirait la populations après- guerre. Que faire alors ?

Il est urgent de questionner en profondeur notre approche de l’agriculture et du vivant en général. Urgent de remettre au centre de la société ceux qui savent « prendre soin ».   J’aime comparer l’agriculteur au médecin car tous deux soignent : l’un la Terre, l’autre les Hommes. Tous deux ont affaire quotidiennement à la complexité du vivant. Tous deux ont été submergés par le miracle de la chimie, et tous deux en reviennent, en ayant au passage perdu leur capacité de s’exprimer, devenus opérateurs d’un système dont ils sont les principaux acteurs mais qu’ils ne maîtrisent plus. Dans cette situation, deux attitudes s’observent : la résignation ou la révolte, traduites par les états dépressifs des uns et des autres ou encore par des manifestations ou des grèves violentes attaquant le seul qui nous semble coupable : l’Etat, ou l’Industrie avec un grand « I ». On oublie que ces derniers doivent aussi composer avec les rèles économiques de l’économie de marché… On veut trouver un responsable, identifier un coupable mais on n’en trouve pas.

Les dynamiques complexes tel l’emploi, les marchés agricoles, le climat, la déforestation, ne peuvent être résolues pas de simples mesures touchant l’une ou l’autre variable comme le prix, la dette, tel ou tel acteur. Le « command and control », la logique mathématique ne s’appliquent plus et ces systèmes, créés par une multitude d’humains, ne peuvent plus être pilotés par un seul acteur. C’est probablement la raison pour laquelle les politiques, les industries et les agriculteurs eux-mêmes sont plongés dans un tel désarroi.

Huit ans de travail sur la thématique déforestation avec le TFT (The Forest Trust) m’ont enseigné que les systèmes complexes – qui peuvent aussi être qualifiés de systèmes « chaotiques » pour lesquels il existe d’ailleurs une théorie scientifique – réagissent différemment d’un système simple et sont souvent imprévisibles. Qui aurait pu imaginer que Greenpeace et Nestlé coopèreraient un jour pour mettre au point à une vitesse incroyable une méthodologie de conservation des forêts ? L’émotion et la compassion jouent un rôle important dans les prises de décision relatives à ce type de système. On le voit bien ici nous parlons ici déjà plus de physique, de sciences naturelles et de psychologie que de mathématiques et d’économie.

Oui, je pense que ce type de système complexe réagit positivement au leadership ancré dans les valeurs. Créé par les humains, il réagit à l’expression de ce qu’il y a de plus profondément humain en nous. Le respect du vivant, des autres, l’instinct de survie, la capacité à créer, innover, à se faire confiance. Ces valeurs dépassent les clivages politiques traditionnels, elles poussent à la coopération. Elles rendent compatibles écologie et esprit d’entreprise, économie de marché et respect du vivant.

Leur expression demande un effort particulier d’introspection et de reconnexion. Rurality a la vocation de remettre l’agriculteur au centre de notre société, pour l’encourager à exprimer sa vision, son leadership, ses valeurs, ce en quoi il croit ; pour le reconnecter avec la société autour d’une certaine vision de bon sens pratique qu’ont ceux dont la mission et le savoir-faire sont de prendre soin au quotidien, réconciliant Entreprenariat et Respect pour la Nature. Dépasser les caricatures en encourageant le monde de l’agriculture à reprendre la main sur l’innovation, main dans la main avec ses clients, et ses partenaires comme le gouvernement et la société civile. C’est en multipliant les expériences concrètes dans différents contextes, en forgeant des partenariats nouveaux créateurs de valeur ajoutée que nous trouverons des solutions qui profitent à tous.

C’est l’ambition de Rurality.